lundi, janvier 28, 2008

Concrete

Ce chat était encore en train de gémir, quelque part au fond de la maison. La plainte s'élevait sourdement, s'éternisant dans l'atmosphère humide et chaude de cette soirée d'été. Le bourdonnement de la circulation, au loin, lui donnait un bruit de fond, comme s'il avait besoin d'une contenance. Le bruit se rapprochait doucement et je senti bientôt son regard se poser sur moi depuis l'embrasure de la porte. Un regard qui s'accrochait aux moindres traces de mon inaction latente, me repprochant l'état d'ivresse qui me laissait avachi sur le sofa.

Au loin, les pas de ma fille qui résonnent et qui cessent subitement devant la porte. D'un bras elle saisit le chat et m'adresse un sourire enfantin avant de repartir d'un bon pas s'amuser dans la rue. Ses petits souliers dans l'escalier, je me dis que ce chat était la meilleure acquisition que j'aurais pu faire. Il valait bien plus de jeux que j'aurais pu en avoir penser, ce chat qui me détestait. En plus il était moche. Le long de son oeil droit se découvrait une longue cicatrice où le poil n'avait jamais pu repousser qui lui donnait des allures borgne. Un poil gris court tacheté de noir qui, même une fois brossé, reprenait la même allure cotonneuse et sale. Sur son dos, un trou gros comme la main, vestige d'une bagarre de ruelle qui devait dater d'il y a bien longtemps. Bien avant qu'il n'élise domicile dans cette piaule merdique grâce à l'amour et l'insistance de ma fille.

Il était simplement entré un matin et n'était jamais ressorti. Nous nous sommes bien sur détestés dès le premier regard. Chaque soir il était avec elle et lorsque je venais jetter un coup d'oeil dans la chambre, il me scrutait de ses yeux aggressifs et détestables.

-Tu veilles sur elle et elle sur moi, le reste m'importe peu, que je lui ai chuchotté un soir.
Et cette entente nous allait à merveille.

Nous passions de grands moments sur le balcon à scruter les alentours. Moi buvant ma bière et lui m'ignorant comme si le monde en dépendait. Notre seul moment d'intérêt était l'arrivé de l'autobus jaune vers 3h30. À cet heure seulement il renoncait à son confort pour aller retrouver ma fille tandis que moi je devais assurer le poid de toute une journée d'inaction et d'alcool. Je l'entendais, au rez-de-chaussé, raconter sa journée à ce chat horrible, ponctuant son récit d'éclats de rire et de soupirs. J'avais depuis longtemps renoncé à lui dire que ces conversations étaient plutôt vides. Elle me regardait toujours avec un air d'incompréhension, comme si c'était moi qui n'était pas en mesure de comprendre ce petit quelque chose qui changeait tout. Elle me faisait alors un sourire et s'enfuyait jouer dans la rue pour revenir habituellement couverte de boue et autres résidus poisseux. Je restais toujours sans voix, à attendre que la vie passe aux côtés d'un chat somnolent et d'un rayon de soleil.

"On va s'en sortir papa", elle avait dit, lors du retour de l'hôpital. À la porte d'entrée de l'urgence, nous étions 3 et maintenant, à sa sortie, nous n'étions que 2. Je l'avais regardée, les yeux secs comme des trous sans fond, me dire cette petite phrase décidée comme s'il s'agissait d'un voeux. La petite main qu'elle avait glissée dans la mienne ne faisait que me faire réaliser le concret de la chose. Le concret d'une vie quotidienne à tenter d'oublier la perte. "On va s'en sortir, c'est certain ma belle", que je lui ai répondu sans trop y croire. 6 ans, c'est trop petit pour avoir mal comme j'avais mal. C'est trop petit pour ne pas s'accrocher à quelque chose. Même si ça ne se résumait qu'à un chat horrible.

Je me suis levé, tant bien que mal, pour aller me chercher une autre bière. La tête dans le frigo, j'entendis des crissements de pneus et ce cri interminable qui fit cesser mon coeur. Des pas de course d'enfants qui s'enfuient dans la rue et des pleurs. Des pleurs qui m'arrachèrent le reste de mes pensées. Je ne croyais pas que mes jambes me porteraient à la porte d'entrée aussi rapidement. Je ne pensais même pas avoir la force de descendre l'escalier pour m'engager sur la rue.

Une voiture noire avait striée le bitume de ses traces de freins et tout devant, j'entendais gémir et crier ma fille, recroquevillée sur ce qui semblait être ce chat horrible. Ses cheveux blonds lui tombaient dans les yeux alors qu'elle tentait d'essuyer ses larmes de sa petite main sale. Je l'ai regardé pleurer, comme ça, pendant quelques minutes qui me semblèrent des heures, des semaines, des mois en fait, que je la regardait pleurer. Que je la regardait vivre sans bruit dans l'ombre de sa mère.

Je me suis approché lentement alors que la conductrice hystérique me demandait quoi faire. Pas un son pourtant ne parvenait à sortir de ma gorge trop sèche, de ma poitrine trop lourde.

- Il est mort ma belle, que je lui ai dit.

Son regard incrédule s'est levé vers moi, faisant non de la tête; ses petites mains enfouies dans le poil visqueux de ce chat. Elle connaissait trop bien le sens de ce mot, en connaissait le poid, jours après jours et les souvenirs qui en reste, comme une chandelle sur laquelle on souffle. Et moi qui ne pouvait rien dire de plus, courbé sous l'impuissance qui me targuait depuis des mois, courbé sous le poid que je m'impliquais à moi-même par la force de mon inaction, par mes regrets et mon dégout. Je me suis retrouvé effrondré près de ce chat immonde a pleurer avec ma fille sur ce que j'étais devenu, la vue brouillée par les larmes que je n'avais jamais versées, jettant des excuses tacites à des scènes qui me revenaient en mémoire.

J'ai pris ce chat dans mes bras comme s'il s'agissait de la chose la plus précieuse au monde, ma fille avait les yeux fondus sur moi et le temps s'était arrêté. J'allais le poser en contrebas, sur le bord de la maison lorsque je percus le souffre rauque d'une respiration.

Ce chat le plus laid du monde s'accrochait encore, malgré sa cage thoracique perforée, broyée, écrasée, malgré toute la force que semblait lui demander une simple inspiration il s'acharnait.
Et devant ce chat, j'ai eu honte.

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